Caïn ou le réécriture critique et sarcastique du premier testament

07 décembre 2020
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L'œuvre Cain de José Saramago est sans aucun doute une des plus belles réussites de cet auteur portugais, lauréat du Prix Nobel. Saramago, reconnu pour ses œuvres virulentes, qui avec une subtile ironie se moque de l’instabilité de la condition humaine. Cain est une œuvre on ne peut plus provocante et subversive qui ne serait pas sans choquer les plus croyants d’entre nous. 

L’histoire s’ouvre sur le récit de la création de l’Homme. Adam et Eve vivent en harmonie dans le jardin d’Eden. Le couple s'ennuie atrocement dans cet univers utopique et décide de provoquer Dieu en mangeant la pomme défendue. Un acte dont ils payent les conséquences, puisqu’ils sont obligés de poursuivre leur vie dans un univers précaire, instable, et dans lequel ils devront travailler durement pour subvenir à leurs besoins. La situation initiale s’achève sur la description de leur nouvelle vie, qu’ils partagent avec leurs deux enfants Abel et Caïn. 

L’oeuvre commence véritablement avec le meurtre d’Abel, cette fois ci exploité sous un angle nouveau. Saramago centre son récit en mettant en lumière la culpabilité évidente de Dieu, qui refuse les offrandes de Caïn. C’est bien Dieu qui est à l’origine de la jalousie de Caïn envers son frère, puisque c’est lui qui a refusé pour des raisons qui nous échappent de leur accorder la même attention et affection. Caïn, est condamné pour son crime à errer dans le temps et dans le monde. Il est sans cesse renvoyé à des époques et dans des lieux bien différents qui lui permettent d’observer avec son regard critique les diverses épisodes qui donnèrent lieu au premier testament. 

Le lecteur assiste abasourdi à la révolte de Caïn. C’est la métaphore de l’Homme qui prend conscience non seulement de la misère de sa condition, de sa solitude dans l’univers, mais surtout de l’inhumanité d’un Dieu, plus odieux que charitable, qui sème la discorde entre les hommes. 

Dans l'œuvre, c’est la main de Caïn qui arrête le bras d’Abraham prêt à s’abattre sur son fils. C’est aussi lui qui demande à Dieu pitié pour les femmes et les enfants de Sodom et Gomorrhe, et qui voit Dieu lui refuser cette indulgence envers les innocents. Cain est aussi le témoin de la foudre de Moïse envers son propre peuple après l’épisode du veau d’or. C’est également le seul qui tente d’apporter son aide au pauvre Jobe mis à l’épreuve par Dieu, uniquement pour prouver que le Diable lui est inférieur. 

Vagabondant à travers le temps, il fait aussi la rencontre de Lilith, la première femme de l’univers, qui fut rejetée par Dieu pour son manque de soumission à Adam, et remplacée par Eve, même si ce n’est pas le rôle qu’elle occupe dans le roman. Un personnage exploité par le féminisme contemporain qui permet à Saramago d’implicitement faire référence à la misogynie de Dieu, mais surtout d’introduire ses références à la sexualité. Cette dernière occupe une place centrale dans l'œuvre, permettant à Saramago de briser le silence et le tabou de la religion sur le sujet. 

Saramago use et se joue de notre imaginaire collectif, reprenant les figures les plus centrales de la culture religieuse pour les réinventer à l’image de ses idéaux. L'œuvre est tout simplement choquante, et c’est là que réside son intérêt. L'œuvre est stylistiquement innovante, écrite presque sans ponctuation, refusant de donner à Dieu et ses sujets une majuscule à leurs nom, et remplie d’anachronisme très humoristique. Saramago, par la voie de Caïn, règle ses comptes avec Dieu, dans des monologues insultants, remplis de haine et de mépris, envers le Seigneur, fort d’avoir créé les Hommes et détestable de les avoir laissés s’entretuer en son nom.

Une œuvre subversive qui s’attaque aux fondements de nos croyances pour épargner les Hommes de la responsabilité du mal et du vice qui sont oxymoriquement ici affiliés à Dieu. 

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