Amok de Stefan Zweig ou la psychanalyse du sentiment de culpabilité

14 décembre 2020
Télécharger le podcast

Stefan Zweig, auteur autrichien du 20ème siècle est connu pour son génie d’écriture dans l’art de la nouvelle. Il parvient d’une façon remarquable à démultiplier les sensations et émotions du lecteur en seulement quelques dizaines de pages. Aujourd’hui, nous allons évoquer l’une de ses œuvres les plus phares : Amok, ou le fou de Malaisie. 

Dans ce court récit Stefan Zweig nous conte des événements bien étranges. Alors qu’un bateau quitte les côtes asiatiques pour se rendre vers l’Europe, un voyageur qui est aussi notre narrateur fait la rencontre d’un homme obscur et insaisissable. Nous découvrons alors qu’il s’agit d’un médecin, qui, en raison d’une faute professionnelle grave, est condamné à terminer sa carrière en Malaisie. 

Ce médecin est profondément fermé à la culture de son pays d’accueil. Il en méprise les habitants, qu’il ne considère tout simplement pas comme des hommes à part entière. 

Un événement vient alors perturber le quotidien morose du personnage. Une jeune européenne s’aventure dans le village ou il est exilé. A la façon dont elle se comporte, le médecin comprend qu’elle se cache, et qu’elle souhaite rester discrète sur son identité. Il découvre également rapidement que si cette jeune femme c’est hasardée jusqu’à lui, c’est dans l’unique espoir de le voir accepter de pratiquer sur elle un avortement. Sa grossesse est la preuve évidente de son infidélité, et la jeune femme n’a d’autre choix que d’y mettre fin, sous peine de se voir déshonorée et répudiée par son mari, haut gradé militaire parti en mission. Un jeu de pouvoir se met en place entre les deux personnages qui veulent chacun soumettre l’autre à ses désirs. 

La femme, écoeurer par le comportement fier et dominant du médecin, décide de repartir sans accepter de le supplier, comme il le lui avait demandé. Quelque seconde plus tard, le médecin réalise qu’il a manqué à son devoir. Il tente sans succès de rattraper sa patiente pour s’excuser et lui délivrer les soins dont elle a besoin.

Une folie passionnelle et dévastatrice s’empare alors du médecin. Il ressasse en permanence l’épisode de la visite de cette jeune femme qu’il a tenté de manipuler pour servir ses propres désirs. Honteux de son comportement, mais surtout obsédé par le souvenir de cette femme, qu’il désire toujours autant, il décide de partir à sa recherche pour réparer son erreur. 

Lorsqu’il parvient à découvrir l’adresse de celle qui l’obsède, il la trouve mourante, dans une mare de sang, une guérisseuse asiatique à ses côtés. L’avortement à bel et bien été réalisé mais en l’absence de toute technique médicale, il entraina la mort de la jeune mère. Peu avant qu’elle ne rende l’âme, le médecin lui promet que les raisons de sa mort demeureront secrètes, et qu’il fera tout ce qui est en son pouvoir pour sauver l’honneur de la défunte. La fin de l'œuvre laisse comprendre qu’il tient parole, tout en assouvissant son obscur désir.

Ce récit est construit sur le modèle de la psychanalyse et du refoulement freudien. L’écriture est donc très nuancée, montrant bien les mouvements délicats de la pensée, qui se construit par l’alliage d’émotions contradictoires. C’est un récit qui invite à prendre conscience des plus infimes mécanismes de notre pensée, et qui parvient à saisir toutes les nuances. L’écriture est complète, précise et sensible, et invite le lecteur à se familiariser avec ses techniques de psychanalyse, très émergente au moment de la parution de l'œuvre. 

Quelques lignes s’ajoutent ici pour montrer comment Zweig maîtrise avec génie l’art de la subversion. Vous remarquerez bien que le thème de l’avortement, qui est l’élément principale de ce texte, n’est pas présenté de façon diabolique ou meurtrier. Le meurtre qui est en cause dans ce texte, c’est celui de la femme, à qui le médecin à refusé les soins nécessaires. La faute, le crime, de ce récit, c’est d’avoir refusé de pratiquer un avortement, et non pas d’avoir voulu mettre fin à la grossesse. Dans le contexte du temps de l’auteur, c’est une façon on ne peut plus révolutionnaire d’approcher la question.

La nouvelle entière parcours des thèmes qui sont propre au temps de Zweig, des thèmes politiques et sociaux sujets à la polémique, comme le racisme, la sexualité, l’avortement, la position des femmes dans la société, ou encore la psychanalyse et le suicide. Mais ces thèmes sont d’abord abordés d’un point de vue esthétique. Zweig refuse de faire de sa nouvelle un récit politique. C’est une éthique et une morale implicite que le lecteur doit comprendre et construire par lui-même, à la lumière des éléments contés. Zweig est tout simplement un auteur incontournable pour son savoir-faire époustouflant et sa modernité inéluctable. 

Commentaires(0)

Connectez-vous pour commenter cet article